Stewe leva le doigt.

       – Regardez bien mon robot. Regardez ses yeux… J’ai reconstitué aussi exactement que possible, non pas tant l’aspect morphologique que la contexture de l’œil humain. Il doit réagir au regard et, si le chevalier Coqdor veut tenter l’expérience, il lui sera loisible de l’hypnotiser.

       – Hypnotiser un robot, s’écria le professeur, un peu choqué.

       – Coqdor… s’il vous plaît ?

       On entendit Muscat bougonner qu’il y en avait d’autres qui revenaient aux époques arriérées, où des charlatans, sur les places publiques, endormaient leur commère ; ou faisaient semblant pour lui faire débiter des fariboles à l’usage des badauds.

       Coqdor s’était levé. Il plantait ses regards étincelants dans les yeux mécaniques de Koo.

       Râx avait levé le nez. Dès que son maître bougeait, il était inquiet.

       Muscat dit encore qu’il avait dès longtemps admis la médiumnité de Coqdor, et que s’il avait exigé sa présence, c’était justement pour le prier de les aider, par ses facultés, à découvrir les esprits errants qui venaient tourmenter les vivants, sans nul besoin d’un vulgaire robot.

       Cette fois, le professeur Fougerin, agacé, lui fit signe de se taire et le policier interplanétaire rongea son frein.

       Pourtant, il devait admettre que, sous la force psychique surprenante de Coqdor, Koo réagissait.

       Il semblait trembler légèrement, phénomène parfaitement insolite chez les androïdes qui, pures mécaniques, singeaient les humains, mais n’en avaient guère les affections.

       Finalement, les yeux artificiels se révulsèrent curieusement.

       – Merci, Chevalier, dit Stewe. Muscat a parfaitement eu raison de vous amener et, grâce à votre grande habitude de ces choses, vous m’avez facilité la besogne. Je sais hypnotiser Koo, mais il me manque votre maestria.

       – Il dort, murmura Stewe. Vous avez réussi du premier coup.

       – Alors ? Peut-on l’interroger ?

       – À vous de jouer, Inspecteur. Muscat ne semblait guère convaincu, mais il entra dans le jeu :

       – Koo, dit-il d’une voix autoritaire, transportez-vous près de la forêt de Compiègne… Trouvez la maison où vivent le docteur Frank Dusaule et Mme Stella Dusaule..,

       À sa grande surprise, Koo, après un petit temps, commença à décrire un pavillon lequel, d’après les renseignements fournis par les fichiers de l’Interplan, semblait bel et bien être celui habité par le jeune couple au moment de sa mystérieuse disparition.

       Stewe avait un sourire triomphant. Coqdor, Muscat et Fougerin, intrigués et passionnés, poursuivirent l’expérience.

       C’est ainsi que, de la bouche de métal de Koo, ils reçurent une description fidèle des moments angoissants vécus par Frank et Stella, qu’ils connurent l’intervention des Mîos, et qu’ils surent qu’ils avaient été enlevés à bord d’engins affectant la forme d’immenses globes bleus, que leurs constructeurs avaient trouvé le moyen de désintégrer et réintégrer à volonté, ce qui leur permettait de franchir en un temps record des distances incommensurables à travers le cosmos.

       Au bout d’une heure, Koo, pressé de questions, avait donné la position exacte de la planète Mîo (dans le Verseau), de la ville de Maakeldar, de la Cité Magistrale des Arcanes de la Science.

       Enfin, il raconta ce qui s’était passé, comment au cours de l’expérience des Mîos qui avaient construit l’appareil de Frank (refusé par les Terriens), deux traîtres, un homme et une femme, avaient saboté le tout.

       Parfois, il y avait des ruptures de fréquence et, comme celui de tous les médiums, le récit comportait des lacunes.

       Ainsi, Koo avait pu entrer en communication avec le couple Dusaule à partir de documents apportés par Muscat et concernant le médecin et sa jeune femme.

       Après, cela échappait au médium et il fut impossible de savoir la suite et pour quelle raison Kowi et A’Moon, qu’il décrivit mais ne nomma pas, s’étaient opposés à la réussite de la fantastique expérience.

       On fit un petit entracte et les quatre hommes se concertèrent, en dégustant un verre de whisky-soda.

       Muscat, qui ne crachait pas sur le Gilbey’s, allait et venait, verre en main.

       Il ne songeait plus à se moquer des médiums, fussent-ils robots.

       – Tout s’éclaire, il me semble, dit Coqdor. Nous savons que le docteur Dusaule prétendait explorer le domaine interdit de la mort. Les Terriens ont haussé les épaules, mais les Mîos ont pris, eux, la chose au sérieux. Il semble donc par la suite que l’expérience ait été réalisée, quoique sabotée…

       Fougerin prit la parole :

       – Donc, je maintiens ma thèse. Mes trois pensionnaires ne sont pas fous mais ils sont, tous trois, en communication avec… le docteur Dusaule et d’autres personnalités…

       – Faut-il croire, demanda Muscat, que ces « personnalités », puisque, en effet, nous n’osons plus dire « personnes », sont vraiment engagées dans la mort ?

       – Engagées… mais encore vivantes, dit Coqdor. Il ne saurait y avoir de communication entre les morts et les vivants.

       – Si je comprends bien, dit Stewe, mon confrère Dusaule a réalisé son objectif. Ces… personnalités ne sont plus dans leurs corps. Et vous pensez qu’elles vivent quand même ?

       Stewe avala son whisky et déclara :

       – Messieurs, je vous propose d’interroger encore Koo. Je pense qu’il pourrait entrer en communication avec ces… désincarnés.

       – Voilà qui est supérieurement intéressant, dit Fougerin. Si nous pouvions savoir quelle est exactement leur position… dans la vie, ou la mort ?

       Coqdor eut un étrange sourire :

       – Puis-je vous proposer, messieurs, d’essayer moi-même…

       – Notre chevalier aux yeux verts brûle de faire montre de ses talents, ironisa Muscat.

       – Dites donc, cher flic des étoiles, pourquoi m’avez-vous fait venir, sinon pour me demander assistance ?

       – Hé ! dit Robin Muscat en riant, je pensais que le nommé Koo allait vous remplacer avantageusement. C’est un médium technique. Je le suppose infaillible…

       – Messieurs, dit Stewe, l’erreur est humaine, c’est vrai. Mais je ne puis encore garantir la perfection de mon robot.

       Le professeur Fougerin mit fin à cette discussion en assurant que, puisqu’on utilisait la voyance, il serait intéressant de mettre en compétition l’homme et la machine.

       Un instant après, la pièce était plongée dans une quasi-obscurité.

       Koo luisait doucement dans l’ombre. Face à lui, Bruno Coqdor, les bras croisés, les paupières closes, se concentrait, dans le silence.

       Ils allaient, l’un et l’autre, tenter de rechercher Frank Dusaule par le truchement de ces mirages du temps évoqués par le docteur Stewe.

       Coqdor pouvait parler, soit pendant son expérience, soit après. Quant à Koo, Stewe lui reconnaissait un avantage.

       Non seulement, il était doué de la parole et pouvait décrire ses éventuelles visions, mais encore il possédait un système enregistreur, si bien que au fur et à mesure que le système de miroirs ultra-perfectionné inventé par le physicien captait quelque chose, c’était immédiatement filmé. On pouvait alors projeter à volonté, autant de fois qu’il serait nécessaire, les voyances du robot-médium.

       Stewe espérait étonner ses visiteurs. Fougerin gardait la curiosité passionnée du vrai scientifique, qui admet toutes choses, fussent-elles encore irrévélées. Muscat, lui, policier avant tout, jouait sur les deux tableaux et pensait bien obtenir des indices suffisants pour poursuivre cette singulière enquête.

       Longtemps, les deux médiums, l’humain et le mécanique, demeurèrent dans l’ombre du cabinet de Stewe.

       On entendait la respiration un peu courte de Coqdor et parfois des lueurs bizarres émanaient des yeux de Koo.

       Muscat et les deux docteurs attendaient, patients.

       Ce fut Râx, le monstre ailé, qui donna le premier des signes indiquant qu’il allait se passer quelque chose.

       Son prodigieux instinct l’avertissait. D’autre part, dès que Coqdor entrait en transes, le pstôr semblait toujours sensibilisé par les efforts cérébraux de son maître.

       Un bizarre ronronnement émanait du robot tandis que l’homme, qu’on devinait couvert de sueur, souffrait mystérieusement, appelant l’être perdu dans les mystères de l’intervie.

       Et puis, l’un et l’autre, ils commencèrent à parler. Des mots isolés, d’abord, puis des segments de phrases :

       « …Docteur… Dusaule… esprit du docteur Dusaule… Il souffre… Il ne sait pas où il est… Séparé de celle qu’il aime… Victime d’une machination… Accident dans l’expérience. Cela aurait dû réussir… Sabotage… Cet accident est voulu… Il se déplace à la vitesse-pensée. Il perçoit tout appel en esprit de la part d’un vivant, quand on prononce son nom, qu’on pense « Frank Dusaule »… Et cela en n’importe quel point de l’Univers… D’autres que lui sont perdus dans l’intervie… Ni morts, ni vivants, comme lui… Il demande du secours aux vivants incarnés… Il veut qu’on lui restitue son corps… Son corps est demeuré sur la planète Mîo, dans la cité de Maakeldar ».

       Les trois assistants, retenant leur souffle, sentaient se préciser petit à petit les éléments du puzzle.

       Tantôt Coqdor, tantôt Koo, les deux médiums amenaient des précisions, les pièces manquantes pour reconstituer ce qui s’était passé.

       Mais il importait, songeait Muscat, de savoir ce qu’il convenait de faire à présent, la passivité n’étant pas son naturel.

       Coqdor, bientôt, donna des signes de faiblesse. Muscat, qui le connaissait de longue date, s’approcha doucement et, sans réveiller le médium, le força doucement à s’allonger sur le tapis, tandis que Stewe s’affairait autour de Koo.

       Le robot, lui, semblait « chauffer ». Il était saisi de tremblements insolites chez un homme de métal. Des vapeurs légères se dégageaient du mécanisme et ses yeux jetaient maintenant de véritables éclairs.

       Coqdor, allongé sur le dos, parlait toujours, mais on voyait que sa souffrance augmentait et Râx, venu près de son maître, sifflait très doucement et prétendait lui lécher le visage et les mains, ce qu’il eût fait sans Muscat qui le retenait pour lui interdire de troubler l’expérience.

       Soudain, Coqdor râla :

       – Docteur Frank Dusaule… Docteur Dusaule… Est-ce vous ?

       Un instant se passa. Muscat, Stewe et Fougerin attendaient, anxieux.

       Râx siffla de façon lugubre, mais en mineur.

       Il leur semblait que, dans la pièce, il y avait maintenant une présence invisible, celle d’un être vivant, mais horriblement malheureux, subissant quelque supplice indicible.

       – Frank Dusaule… répondez, râla le chevalier aux yeux verts.

       Brusquement, il se dressa sur son séant. Dans la pénombre, on voyait la sueur ruisseler sur son visage crispé. Mais il ouvrait les yeux.

       – Il est là… Il est là…

       – Coqdor… mon vieux, revenez à vous…

       – Non… Non… Il est là… Il arrive du fond du cosmos… de plus loin encore… Il vient de…

       Râx léchait l’oreille de son maître, auquel Muscat apportait un verre de whisky pour le revigorer.

       Mais Coqdor, nettement éveillé, repoussa l’offre :

       – Un instant… Il ne faut pas le laisser partir… et je ne l’entends plus… Je le sens tout près… mais je ne suis plus en communication avec lui…

       Brusquement, dans la pièce, une voix éclata :

       – Je suis Frank Dusaule… Venez à mon secours…

       – Oh ! fit Stewe, stupéfait, en regardant le robot.

       Muscat, Fougerin et Coqdor suivirent son regard. Ils eurent soudain l’impression que c’était Koo qui venait de parler, mais sa voix nasillarde et monocorde de machine avait vibré selon des harmoniques si subtiles qu’on les eût crues humaines.

       Tous quatre attendaient, le cœur battant.

       Ils virent cette fois, nettement, que la bouche articulée de Koo prononçait des mots, avec une voix masculine inconnue d’eux :

       – Je vous pressens… je sais que vous êtes des amis… Des Terriens comme moi… Je vous supplie de m’aider…

       – Dusaule… Où êtes-vous ? s’écria Coqdor. Je vous adjure de nous le dire, et, par le dieu du cosmos, je vous jure que j’irai à votre secours, fussiez-vous aux confins des galaxies, dans un univers-île, ou quelque part à travers les quasars…

       La voix se fit douloureuse :

       – Merci, ami… Je suis là, près de vous. Mais si loin que vous ne pouvez m’atteindre…

       – Vous vivez… vous n’êtes pas parmi les morts…

       – Je suis. Pourtant, je suis sorti de mon corps, mon invention ayant été réalisée par les Mîos du Verseau, puisque mes coplanétriotes ne m’ont pas fait confiance… Seigneur… Peut-être cela eût-il mieux valu… Parce que je me demande si je n’ai pas commis un sacrilège, en osant m’enfoncer dans des domaines interdits aux humains…

       – Vous êtes un savant. Dieu permet la science aux hommes, pour peu qu’ils ne s’en servent pas pour nuire à leur prochain…

       Le robot soupira. Et c’était sans doute la première fois qu’une telle réaction se produisait chez un androïde de métal.

       – Où est la vérité ?… Je souffre. Je suis… Mais je ne puis vous le décrire… J’ai entraîné sept humains, hommes et femmes, dans mon aventure… Je sais qu’ils sont, comme moi, perdus dans ce qui n’est ni la vie ni la mort.

       – Que pouvons-nous faire pour vous ? demanda encore Coqdor qui, spontanément, s’était fait le porte-parole des expérimentateurs.

       – Me rendre mon organisme. Il y a eu un attentat. Je crois comprendre qu’un autre savant, utilisant mon invention, a trouvé le moyen de stopper nos âmes dans leur route éternelle. Non comme je l’avais prévu, afin de les faire revenir normalement dans leurs corps après une exploration du monde qui jointe immédiatement le nôtre, mais à volonté dans d’autres corps, ou peut-être dans des prisons que je n’ose imaginer, où il dominerait nos esprits, les tiendrait en esclavage, pour un but encore inconnu de moi…

       Koo le robot, dynamisé par son invisible habitant, grésillait, fumait de plus en plus et Stewe regardait son invention d’un œil à la fois tendre et inquiet.

       Muscat, Fougerin et Coqdor transpiraient d’épouvante. Râx s’était tapi la tête entre ses ailes repliées. Il tremblait, le courageux pstôr, lui qui avait tant combattu auprès de Bruno Coqdor. Il n’avait peur ni des hommes ni des autres animaux de la galaxie.

       Mais il avait peur de CELA. Coqdor supplia :

       – Frank Dusaule, nous vous aiderons. Koo le robot que vous hantez à présent a pu très nettement nous donner la position de la planète Mîo et de la ville de Maakeldar. Devons-nous aller là-bas ?…

       – Nos corps y demeurent. Seulement nous ne pouvons y retourner librement. Il faudrait rejoindre notre ennemi…

       – Où est-il ?

       – À bord d’un satellite qui a échappé à l’attraction de Mîo.

       – La position de ce satellite ?

       Des étincelles semblaient courir sur le corps luisant du robot et les yeux artificiels lançaient des feux insoutenables au regard.

       Râx jeta un sifflement terrible au moment où le robot parlait encore, et les quatre hommes ne purent comprendre.

       – La paix, Râx, gronda Coqdor, tandis que Muscat vociférait contre la « sale bête ».

       – Répétez, Dusaule, cria le chevalier.

       Une flamme monta du robot. Stewe, affolé s’élança. L’explosion le stoppa sur place.

       Les yeux artificiels avaient éclaté et maintenant une fumée âcre se répandait. Des rouages roulaient dans tous les angles de la pièce, avec un cliquetis sinistre.

       Koo n’était plus qu’un amas métallique, inerte, privé de courant.

       – Il s’est court-circuité !…

       – Mille comètes !… alors que Dusaule allait nous révéler…

       – Coqdor, essayez de le rejoindre psychiquement…

       Le chevalier hocha la tête. C’était difficile maintenant. Il tenta bien de se remettre en transes, mais inutilement.

       Le contact avec l’au-delà était perdu. Du moins provisoirement. Stewe assurait qu’il pourrait assez aisément réparer le médium-robot. Muscat pensait tout de même qu’on avait appris beaucoup de choses.

       Ce jour-là, une expédition partant de la Terre à destination de Maakeldar fut décidée en haut lieu.

      

      

      

 

        

CHAPITRE III

        

 

       Les murs reculaient, reculaient encore. La prisonnière, les yeux agrandis par l’effroi, voyait sa cellule prendre des proportions gigantesques. Le plafond montait, simultanément et elle se traînait, toujours devant l’étroite couchette qui servait d’unique meuble mais, au lieu de se trouver dans un réduit minuscule, quoique parfaitement hygiénique et climatisé, elle vivait un cauchemar.

       Un rêve insensé qui la rendait folle, lorsque, brusquement, sans raison apparente, la prison changeait ainsi de dimensions, devenait cette immensité qui faisait peur, ce gouffre titanesque dans lequel on se sentait perdu, minuscule, écrasé par cette pièce fantastique qui devenait plus grande, toujours plus grande.

       A’Moon se meurtrissait les coudes et les genoux en s’éloignant du lit.

       Elle rampait, hallucinée par ces parois qui s’échappaient, s’échappaient sans cesse. Elle ne pouvait pas courir, parce que le plancher ne lui semblait plus stable et elle craignait en permanence de le sentir s’abîmer sous ses pieds, sous tout son corps qui y avait été jeté par une réaction dont elle ne pouvait se rendre maîtresse.

       A’Moon souffrait. On la faisait souffrir sciemment. On la torturait ainsi.

Pour la faire parler.

       Afin qu’elle révélât les secrets de Kowi, son amant. Kowi dont elle s’était faite la complice, avec quelques autres, dans la folle entreprise dont il s’était rendu coupable.

       Elle ne comprenait pas encore comment cela avait pu se découvrir.

       On l’avait arrêtée, alors qu’elle portait encore le masque biologique de Stella Dusaule et contrôlait — selon les instructions de Kowi — le mouvement des Nécronautes vers les mystères de l’intervie.

       Déjà, elle avait jugulé l’élan des âmes désincarnées, afin de se servir de l’invention de Frank Dusaule pour mettre les Nécronautes à la merci des comparses de Kowi, lesquels agissaient depuis le satellite artificiel désaffecté par les forces des Mîos.

       Elle avait voulu vainement jouer la comédie. Par le moyen des ondes désintégratrices, Zo’Akl avait eu tôt fait de lui rendre son véritable visage.

       Et les deux esclaves robots qui jouaient au labo les rôles de Kowi et A’Moon avaient été démasqués.

       Elle ne pouvait plus nier mais, quand on l’avait interrogée, pour lui faire dire où Kowi s’était réfugié, avec sa captive la Terrienne, elle avait refusé de parler.

       Depuis, elle était enfermée dans l’hallucinante prison de Maakeldar, où la détention devenait un supplice permanent pour ceux qui refusaient de répondre aux interrogatoires.

       Divers chefs d’accusation pesaient sur elle, sur Kowi.

       Ils avaient violé les secrets des Arcanes de la Science, en utilisant sans autorisation les désintégrateurs-réintégrateurs pour que Stella puisse prendre le visage de Stella, ensuite afin que Kowi et Stella soient littéralement dissociés pour être reconstitués… Où cela ?

       Zo’Akl s’était bien gardé de dire à A’Moon qu’il avait été alerté par le message de Stella. Message interrompu trop tôt, mais qui lui avait donné quelques précieux renseignements.

       Le désarroi du savant était grand.

       Ainsi Kowi et A’Moon étaient des traîtres. Travaillaient-ils pour le peuple d’une autre planète, d’un autre monde ?

       Où prétendaient-ils utiliser la science des Mîos et des Terriens à leur propre usage, c’est ce qu’il n’avait pu faire dire à A’Moon.

       Les misérables étaient donc accusés de trahir, d’avoir saboté l’expérience des NÉCRONAUTES, de s’être emparés du satellite de Mîo pour y installer un laboratoire copié sur celui de Maakeldar.

       Bien entendu, après l’appel de Stella, les Mîos avaient recherché le satellite. L’arrestation d’A’Moon et la vérification de sa fausse identité avaient confirmé Zo’Akl et les autorités des dires de la Terrienne, mais l’engin volant avait disparu dans l’espace.

       On pensait que Kowi, savant de valeur, entouré sans doute de techniciens valables, avait trouvé le moyen de s’arracher à l’attraction tutélaire de la planète Mîo.

       Tout cela demeurait confus, énigmatique. A’Moon se taisait, pour ne pas perdre celui qu’elle aimait.

       Et la torture se poursuivait, pour elle.

      Cauchemar permanent, elle vivait dans l’infernale cellule aux murs fuyants.

       Parfois, c’était le plancher qui oscillait sous elle, la faisant glisser vers des infinis, en un toboggan diabolique.

       Ou bien les parois changeaient de couleurs et des formes monstrueuses y naissaient. Tout d’abord, un esprit scientifique, équilibré comme le sien pouvait en rire. Puis, petit à petit, les visions, insaisissables et inquiétantes, s’implantaient dans son esprit, le détraquant de façon insistante, ne lui permettant même plus de s’évader en fermant les paupières, des rayons incandescents projetant photoniquement les images mouvantes jusque sur sa rétine en dépit de la protection de chair.

       En ce moment, elle se meurtrissait les ongles sur le plancher incroyablement lisse, redoutant à chaque seconde de le sentir recommencer son mouvement d’oscillation, préludant aux chutes vertigineuses qui la faisaient hurler, bien qu’elle fût accoutumée à ce genre de supplice.

       Mais cela récidivait et chaque fois, elle connaissait les mêmes angoisses, la même horreur indicible qui l’envahissait toute.

       Elle n’osait plus lever la tête, pour ne plus voir ce plafond qui semblait monter, monter, donnant par contrecoup une impression de chute verticale.

       A’Moon traversait ainsi les cercles de l’enfer, mais sa volonté tenait encore.

       Parfois, alors qu’elle écumait, saignait des mains et des genoux, qu’elle criait comme une bête, les mouvements nauséeux ralentissaient et, par un invisible micro, une voix susurrait :

       – A’Moon… A’Moon… Il faut parler. Il faut dire la vérité au professeur Zo’Akl. Où est Kowi ?… Que veut-il réaliser ? Quels sont ses complices ?… Parlez, A’Moon. Vous serez délivrée et on vous tiendra compte de vos révélations lors du procès…

       La voix disait aussi parfois que, bientôt, les traîtres tomberaient aux mains des forces de Mîo, et que leur châtiment serait exemplaire. On lui laissait entendre que, peut-être, si elle permettait que Kowi fût arrêté avant de commettre de trop grands crimes, elle participerait à son salut, la justice étant alors plus clémente.

       A’Moon souffrait, hurlait, se débattait, se cognait la tête contre le plancher à se le briser.

       Elle se faisait très mal, sans résultat. Mais elle ne parlait pas.

       Une fois encore, après les visions de cauchemar qui s’imposaient jusqu’en son crâne, après l’horreur des murs et du plafond fuyant, le vertige épouvantable de la glissade qui n’en finissait plus, la jetant vers un gouffre inimaginable qu’elle voyait sans cesse et n’atteignait jamais, la malheureuse fille était dans un état pitoyable.

       Sa beauté avait été offensée par la détention et l’horrible traitement qu’elle subissait. Son teint de cuivre rosé faisait place à un aspect de pâleur blafarde et, dans ses yeux étranges, la flamme semblait s’être éteinte.

       A’Moon, en quelques jours de captivité, était presque devenue une vieille femme.

       Elle respira un peu parce que, sans raison apparente, la cellule redevenait normale. C’était souvent ainsi, le supplice cessait tout à coup.

       A’Moon geignait encore, douloureusement, en se rejetant sur la couchette.

       Elle souffrait atrocement, mais se sentait satisfaite, au fond de son âme en désarroi, parce qu’elle n’avait pas trahi l’amour et la confiance de Kowi. Mais une porte s’ouvrait. A’Moon pensait que c’était la geôlière qui lui apportait un peu d’eau et quelques pilules vitaminées.

       Ou bien qu’on allait l’interroger encore. Ou tenter de la droguer, pour obtenir d’elle les renseignements qu’elle se refusait à fournir.

       – A’Moon, levez-vous…

       La jeune femme ouvrit les yeux, surprise de reconnaître cette voix.

       Elle se dressa sur son séant. Oui, elle ne se trompait pas. C’était bien le professeur Zo’Akl, supérieur des Arcanes de la Cité Magistrale de Maakeldar, qui daignait venir jusqu’en sa prison.

       Zo’Akl n’était pas seul. Trois humanoïdes l’accompagnaient. Non des Mîos, A’Moon le vit au premier coup d’œil. Et, comme elle connaissait bien Frank et Stella, elle pensa que ceux-là étaient de leurs coplanétriotes, des Terriens.

       – A’Moon… vous refusez de parler. Vous servez Kowi. Vous l’aimez aussi, je le sais. Pourtant, il est nécessaire, maintenant, que vous nous aidiez.

       A’Moon reprenait de la combativité. Ce discours n’était pas nouveau et on lui avait tenu, par micro, assez de propos semblables.

       Mais les trois Terriens l’inquiétaient. L’un d’eux, surtout, dont les yeux verts, d’un éclat étrange, sans méchanceté, mais semblant pénétrer jusqu’à l’âme, se fixaient sur elle.

       – A’Moon, nous savons, par Stella Dusaule, que Kowi et sa clique s’étaient installés sur le satellite X-313, un vieil engin désaffecté. Ne m’interrompez pas ! Ce satellite a disparu, il a échappé à l’orbite de Mîo…

       A’Moon étouffa un cri.

       Elle ne s’attendait pas à cela. D’abord, elle croyait que Kowi était parfaitement en sécurité et le fait que Zo’Akl puisse savoir la vérité la stupéfiait.

       Ensuite, le supérieur des Arcanes disait que Stella l’avait renseigné, A’Moon, sachant la femme de Frank Dusaule prisonnière de Kowi, pouvait se demander comment elle avait pu faire.

       Surtout, ce qui provoquait sa surprise et son émoi, c’était l’annonce de la disparition du laboratoire volant.

       L’homme aux yeux verts, qui ne cessait de la regarder, prononça :

       – Cette femme dit et pense vrai, Professeur Zo’Akl. Elle ignorait la volatilisation du repaire de Kowi.

       A’Moon regarda le Terrien avec une sorte d’horreur. Jamais elle n’avait été percée mentalement de cette façon.

       – Vous voyez, dit Zo’Akl, nier, se taire, ne vous servent plus à rien. L’expérience des Nécronautes a été sabotée — par vos soins — et les conséquences risquent d’être plus funestes que vous ne pouvez le penser. Dites-nous donc ce que vous savez…

       L’homme aux yeux verts s’approcha :

       – A’Moon, nous venons de la Terre, comme le docteur Dusaule et son épouse. Ces désincarnés que sont les Nécronautes nous ont parlé…

       – Non, hurla A’Moon, ce n’est pas vrai… Ce n’est pas possible… Ils ne peuvent pas…

       Malgré elle, elle répondait à l’être fascinant qui s’imposait.

       – Comment le savez-vous ? demanda Coqdor.

       – J’ai… Kowi à perfectionné l’invention de Dusaule… Je les ai tués biologiquement au moment voulu… Leurs corps sont sauvegardés… Mais leurs âmes ne sont pas parties librement vers l’au-delà… Je les ai placées alors, par l’adjonction d’une onde méta reliée au laboratoire du satellite, sous la coupe d’un réseau invisible à l’action infinie et contrôlable… Ils sont en dehors du monde… Ils ne peuvent vous parler…

       – Vous êtes une scientifique, A’Moon, dit paisiblement le chevalier Coqdor. Vous savez beaucoup de choses, mais vous ignorez celles que vous refusez d’admettre. Les esprits des humains peuvent communiquer entre eux. Non de la mort à la vie ou vice versa, je vous l’accorde. Du moins de la vie qui est la nôtre à ce que j’appellerai l’intervie, cet état qui n’est pas encore la mort, qui est celui des Nécronautes. Par l’action du réseau invisible auquel vous faites allusion, Kowi maîtrise, à volonté, l’action, le mouvement des Nécronautes. Seulement, il ne peut leur interdire de jouir des facultés de l’être-pensée, à savoir non seulement d’opérer une translation à volonté dans les limites cosmiques, mais aussi d’entrer en communication avec d’autres pensées, celles-là émises biologiquement, comme les nôtres…

       A’Moon regardait l’homme aux yeux verts, puis Zo’Akl. Et aussi les deux autres Terriens, un petit homme chauve, aux yeux luisant derrière ses lunettes, et un gaillard au faciès énergique sous des cheveux coupés court.

       Accablée, elle murmura :

       – Mais alors…

       – Grâce aux révélations du docteur Dusaule, dit Zo’Akl, et aussi de la Perséenne Ammaïl, une des huit Nécronautes, les Terriens se sont mis en rapport avec nous. Il se trouve que Stella Dusaule, bien vivante, elle, quoique (vous ne l’ignorez pas) captive du satellite artificiel, a pu entrer en communication avec Mîo. Bref, nous sommes en mesure de rejoindre Kowi et son équipe, de les mettre hors d’état de nuire. Mais nous avons encore besoin de vous…

       A’Moon se mordit les lèvres, se crispa, puis jeta :

       – Torturez-moi, tuez-moi, je ne dirai rien.

       – Même pour sauver Kowi ? demanda le chevalier Coqdor.

       – Pas de chantage, coupa A’Moon.

       Mais il s’approcha et elle se sentit gênée, comme une petite fille timide, sous l’éclat des yeux verts.

       – A’Moon, il faut le sauver de lui-même. Le crime est grand. Huit âmes sont bloquées dans l’au-delà, par sa faute, par la vôtre. Le professeur Zo’Akl et les siens ont vainement cherché le moyen de briser l’action de l’obstacle (cet invisible réseau) inventé par Kowi. Il faut les sauver…

       – Que m’importe leur salut ?

       – Prenez garde… Vous touchez à quelque chose de sacré et le choc en retour sera terrible, pour Kowi, pour ses complices, pour vous…

       Il parlait. Elle voulait refuser de se laisser convaincre, mais sa volonté, déjà ébranlée par la terrible détention, faiblissait.

       Coqdor parla, parla. Finalement, Zo’Akl demanda :

       – Dites-nous seulement, A’Moon, le but poursuivi par Kowi.

       À bout de forces, et sans doute subjuguée par la force psychique du chevalier venu de la Terre, elle râla :

       – Être maître de ces âmes que Frank Dusaule a réussi à désincarner ! Et avec cela, créer de la vie… Depuis toujours, tous les savants de toutes les planètes de toutes les galaxies ont cherché le secret de la vie. Ils n’y ont réussi que biologiquement, mais finalement ne peuvent animer que des masses de chair synthétique, grossières et stupides. Kowi, lui, créera vraiment des êtres nouveaux et parfaits, en se servant des esprits vrais d’hommes et de femmes, qu’il incorporera de force à des créatures charnelles fabriquées à son gré, dans ses laboratoires…

      Quand elle eut dit cela, frappant les quatre hommes d’une horreur indicible, A’Moon eut un frémissement et roula de sa couchette, évanouie, horrifiée peut-être d’avoir cédé, d’avoir trahi la cause démente de Kowi.

       – Amis de la Terre, dit le professeur Zo’Akl, je vous ai remerciés d’être venus de si loin. Maintenant, il faut repartir. Vous savez que nous possédons un type d’astronefs désintégrables, qui vont plus vite que par subespace. Nous devons rejoindre l’engin qui emporte Kowi et le détruire.

       – Oui, dit le docteur Stewe. Et délivrer les Nécronautes. Il sera bon, en conséquence, d’aller prudemment. N’oubliez pas que Kowi est encore maître des Nécronautes.

       – Et puis, dit Robin Muscat, le quatrième homme présent, sa disparition demeure incompréhensible. Nous n’avons pu reprendre le contact avec Frank Dusaule, ni Ammaïl, ni les autres… Qu’est devenu ce laboratoire volant ? A-t-il été transféré à l’autre bout de la galaxie ?

       – Impossible, dit Zo’Akl. C’était un engin conçu pour mise en orbite. Un modèle archaïque, quoique solide et maniable. Mais il ne peut ni naviguer par subespace ni subir la translation de nos astronefs-globes.

       – Il faut interroger les Nécronautes, reprit Coqdor. Le contact est perdu, provisoirement je l’espère. Je vais tenter l’impossible.

       – Stewe, demanda Muscat, où en est Koo ?

       – Je crois qu’il pourra recommencer à fonctionner. J’ai travaillé sans arrêt depuis notre départ de la Terre.

       Coqdor se frappa le front :

       – Mais j’y songe. Professeur Zo’Akl, dans votre Cité Magistrale, vous conservez intacts les corps des huit Nécronautes ?

       – Certainement.

       – Donc, à partir de ces organismes, il sera plus aisé d’entrer en communication avec les esprits correspondants. Ne perdons plus de temps…

       Ils quittèrent la cellule.

       En sortant, Coqdor jeta un regard de pitié sur A’Moon, toujours évanouie sur sa couchette.

       Il pensait que toutes les âmes en détresse n’étaient pas forcément extirpées de leurs corps.

      

      

      

 

        

CHAPITRE IV

        

 

       Frank avait perdu le temps. Il était. Mais il ne pouvait savoir s’il y avait eu un autre temps avant, s’il y en aurait un autre, plus tard.

       Il était et toutes les choses semblaient se dérouler pour lui simultanément.

       Il savait qu’il y avait une Stella, que Stella était l’amour et que son désir était de rejoindre Stella.

       Il aimait tellement Stella qu’il pensait en permanence qu’il allait la retrouver dans l’instant. Mais il ne la rejoignait jamais et il savait aussi qu’il lui était impossible de la rejoindre et ce non-sens était pour lui un supplice sans fin.

       Frank savait aussi qu’on l’avait appelé, qu’on l’avait « pensé ». Et qu’il avait répondu à cet appel.

       Les choses étaient. Il ne les analysait pas, comme font les humains dotés d’un cerveau aux miroirs multiples, aux caméras innombrables, aux albums démesurés. Il les vivait, dans l’instant.

       Et l’instant demeurait atroce, parce qu’il était séparé de Stella, mais aussi parce qu’il se rendait compte de ses responsabilités.

       Ce qu’il endurait, sept autres êtres l’enduraient aussi.

       Par sa faute.

       Parce qu’ils lui avaient fait confiance et s’étaient proposés pour l’incroyable aventure des Nécronautes. Trois hommes de Mîo, une femme de Mîo, un homme du Centaure et un couple de Persée.

       Engagés, comme lui, dans l’intervie, ils ont été victimes de l’inattendu, de l’obstacle invisible engendré par la science diabolique de Kowi, lequel n’est qu’un parasite de Frank Dusaule et de son génie.

       C’est pour cela que Frank a conscience de ce qui se passe exactement.

      Il n’a plus l’extraordinaire liberté d’action statique, de translation immobile, qui fut la sienne lors de sa première plongée dans l’anesthésie, et qu’il a retrouvée alors que, depuis la Cité Magistrale de Maakeldar, le professeur Zo’Akl et ses aides précipitaient les Nécronautes vers l’au-delà.

       Il est prisonnier. Comme ses sept compagnons de voyage le sont, eux aussi, à la merci du misérable qui a saboté la grande expérience.

       Frank est donc captif. Enfermé dans un globe immense qui lui semble avoir les dimensions du cosmos.

       Exactement. Mais pas plus.

       Un globe qui n’est pas infini. Ce qui laisserait entendre que le cosmos créé, le monde dont la base demeure le subatome, la mystérieuse monade des philosophes et des mathématiciens, n’est pas infini lui non plus.

       Frank reste donc sur le seuil de l’au-delà. Le champ qui lui est donné est vaste mais, pour la pensée, ce n’est rien.

       Il le parcourut rien qu’en pensant le parcourir. Il se trouve partout où il est en pensée. Il répond à l’appel de qui l’évoque, mais il se heurte à l’incommunicable.

       Ainsi avec Stella.

       Parce que Stella, sans arrêt, vivant dans son enveloppe charnelle, pense à Frank, qu’elle sait maintenant double, un Frank de chair conservé dans les laboratoires des Mîos et un Frank-âme lancé vers cette aurore merveilleuse qu’il a entrevue une fois, qu’il lui a si souvent décrite, mais stoppé dans son élan par le sortilège scientifique de Kowi le Mîo.

       Stella n’est pas médium et il n’a pu se faire entendre d’elle, bien que cherchant à s’incorporer à son cerveau, à son cœur, à son corps tout entier.

       C’est l’incommunicable. Les vivants ne peuvent entendre les messages des morts.

       Pourtant Frank n’est pas mort. Il le sait. Il pense comme un vivant ce qui lui démontre qu’il n’est pas dans le néant, encore que le néant, cela ne veuille rien dire.

       Il est donc susceptible de réintégrer son corps charnel et n’a pu entrer en communication avec Stella.

       Par contre, il a été entendu du chevalier Bruno Coqdor, doué de facultés psychiques exceptionnelles, et, aussi, il a pu animer Koo le robot, engendré par la science du docteur Stewe.

       Koo le robot fait pour refléter les mirages du temps.

       Koo a reflété l’image vivante de Frank. Mais la machine s’est déréglée trop tôt et, depuis, Frank erre tristement dans ce qui est à la fois le cosmos entier et simplement lui-même, cherchant vainement à parler à Stella qui l’appelle sans cesse, et au chevalier Coqdor, au robot Koo.

       Mais Coqdor n’est plus au même point et il l’a perdu. Le robot ne fonctionne pas. Frank sent Stella horriblement malheureuse, parce qu’elle est séparée de Frank, parce qu’elle est captive de Kowi, parce qu’elle se trouve à bord d’un engin désemparé qui fonce au hasard dans les gouffres insensés de l’univers.

       Frank lutte. Pour sortir de l’emprise qu’il ne comprend pas, que, privé de son cerveau de chair, fait pour la réflexion, le ressassement de la pensée, il ne peut analyser.

       Il veut, soit revenir dans son corps, soit poursuivre sa route vers l’aurore.

       Lumière infinie qu’il ne connaît pas, mais qui est, que Frank-âme doit conquérir à un certain moment et qui continue à évoquer pour lui des sensations conçues pendant sa vie de chair, et que symbolisent des œillets, des lys, des raisins verts.

       Fleurs et fruits, parfums et saveurs, vous ne correspondez plus à rien dans l’intervie. Ce qui n’empêche pas Frank de savoir que ces étoiles de vie vers lesquelles il tend sont aussi des œillets, des lys, des raisins verts. Il voudrait les rejoindre, être leur parfum, leur couleur, leur goût suave.

       Il balance entre ce désir d’aurore infinie et le regret de la vie charnelle.

       Non que Frank Dusaule ait été absolument un de ces matérialistes qui se cantonnent dans les plaisirs vulgaires et fugaces, mais parce qu’il sait que poursuivre vers la merveilleuse aurore, c’est s’éloigner de Stella.

       Et il ne voudrait pas tenter le miraculeux voyage sans elle.

       Pensées douloureuses… conceptions torturantes… Tout cela est, pour lui, souhaitable, mais non réalisable.

       Parce qu’il n’a pas même le loisir du choix. Il ne peut ni progresser à son gré dans les déserts infinis qui mènent à l’aurore ni revenir vers sa prison de chair.

       Kowi le tient. Comme il tient les sept autres Nécronautes.

       Tout cela est en Frank, comme une vérité totale. Non une somme de vérités. En lui, rien ne peut s’additionner ni se retrancher. Non comme des souvenirs ou des prémonitions, puisqu’il a conscience du présent et seulement du présent. Comme un tout, absolu, irréversible.

       Qui viendra à son secours ?

       Stella ?

       Mais il la sait captive, impuissante à l’aider. Au pouvoir du même démon qui a enchaîné les âmes audacieuses qui allaient vers l’intervie.

       Coqdor ? Mais le chevalier de la Terre ne s’est plus manifesté et Frank ne le retrouve plus au même point de l’univers.

       Cependant, il ressent aussi des reproches. Ceux des Nécronautes engagés dans la sphère cosmique et qui ne peuvent ni en sortir ni régresser vers les corps qui les attendent dans le laboratoire de la Cité Magistrale.

       On lui fait supporter la responsabilité du fait. S’il n’avait pas inventé le cadran capable de donner l’instant précis de la séparation de l’âme et du corps, ils n’en seraient pas là.

       Ils souffrent. Par sa faute, initialement.

       D’autres souffrent. D’autres âmes que Frank ne connaît pas, dont il ignore tout. Mais qui passent près de lui comme des météores douloureux.

       Qui sont-ils ?

Dans les déserts de l’intervie, fût-ce au seuil du Grand Infini, la conscience, la perception des vérités semblent d’ordre panthéique. Si bien que Frank peut découvrir le drame de chacune de ces âmes et connaître spontanément les raisons de son désespoir.

       Si le réseau d’ondes mystérieuses émises par les appareils de Kowi, et branchées sur l’émission des ondes vivantes des Nécronautes retient ces derniers en deçà de l’inaccessible aurore, d’autres errants, d’autres captifs, désespèrent à jamais de l’entrevoir.

       Quels sont-ils ? Des suicidés, des assassins, des coupables.

       Leur essaim désespéré tourbillonne autour de Frank, qui supporte leurs souffrances, vit leurs angoisses, se désespère de leurs désespoirs.

       Ceux-là ne peuvent monter, s’élever. Leur propre poids les enchaîne encore à la vie des planètes où ils sont nés, qu’ils regrettent inlassablement, ce qui leur interdit l’envol définitif.

       Esprits du malheur, il leur est interdit de rejoindre les vivants, et de s’en aller vers les bienheureux qui ont droit d’entrevoir l’aurore.

       Frank voudrait les soulager. Parce que le docteur Frank Dusaule était un homme au cœur généreux.

       Mais il ne peut rien pour eux, parce que c’est leur destin, pas plus qu’il ne peut quelque chose pour les Nécronautes, pris dans les filets de Kowi.

       Stella… Stella…

       Sans cesse, il pense à elle. Il la réalise. Il la rejoint. Mais il ne peut lui parler.

       Et Stella ne conçoit pas cette présence de Frank parce que, malgré tout, elle le classe encore parmi les vivants et qu’en dépit de l’aventure des Nécronautes, elle ne peut dissocier Frank-esprit de ce corps tant chéri qui est conservé dans la Cité Magistrale, et qu’entretient la géniale colonne de vie du laboratoire.

       Il y a là un décalage qui interdit aux deux époux de se rejoindre, du moins dans l’état actuel des choses.

       Mais Frank sent son épouvante augmenter. Plus que jamais, les errants l’entourent, émanant leur souffrance sans fin, et il lui semble qu’ils posent une extraordinaire question.

       Peut-être savent-ils, eux aussi ? Ils entrent en contact avec les Nécronautes, dont la nature les intrigue. Plongés comme eux dans l’intervie, incapables d’aller vers la lumière éternelle, et cependant encore pourvus d’un corps charnel, stagnant certes, mais entretenu en état de vie.

       Et puis, brusquement, Frank retrouve le temps.

       Parce que « quelque chose » se produit.

       Et comme l’espace commence à partir d’un point, le temps naît d’un fait. Un appel…

       Un appel mystérieux, mais impératif, vient de retentir dans cette intervie où vibrent les sanglots silencieux des esprits trop tôt rejetés de leurs corps, et où s’embourbent les Nécronautes, après le naufrage de la grande expérience.

       Frank ressent l’appel. Mais ce n’est ni la voix énamourée de Stella, ni la sympathie profonde du chevalier Coqdor.

       Et ce n’est pas non plus, il le sait, l’action des appareils dont il est l’inventeur, que les Mîos ont réalisés, et qui devraient être susceptibles s’ils n’avaient été sabotés, de faire réintégrer les Nécronautes dans leurs enveloppes charnelles branchées sur les colonnes de vie.

       Qui donc ?…

       L’appel recommence, plus vif, plus hautain.

       Brutal. Sacrilège même.

       Frank sait. Et l’horreur croît.

       On l’entraîne, lui Frank-âme, vers un autre cercueil de cristal que celui où dort le corps du docteur Frank Dusaule. On veut lui faire habiter UN ORGANISME QUI N’EST PAS LE SIEN.

       Frank lutte, traversé d’une épouvante qui n’a pas de nom.

       Il a conscience du désespoir des autres Nécronautes. Eux aussi subissent ce qu’il subit, et le même vampire s’acharne à les astreindre à une incarnation monstrueuse, contre nature.

       Un flot d’êtres torturés entoure Frank, comme des spectateurs attentifs et silencieux.

       Les suicidés, les assassins. Ceux qui n’ont pas droit à l’aurore.

       Ceux qui errent sans fin et qui, soudain, peuvent croire que, depuis le seuil où ils sont rivés, un retour vers la chair devient possible. Des damnés qui rêvent soudain d’une résurrection effarante, d’une fantastique réincarnation, d’une plongée fulgurante au sein d’une vie à laquelle ils ne demandent que d’être la vie…

      

      

 

      

        

CHAPITRE V

        

 

       Il y avait maintenant un neuvième cercueil de cristal auprès des huit autres, ceux qui contenaient les corps des huit Nécronautes, corps que l’action des colonnes de vie maintenait intacts, et en bon état de fonctionnement physiologique.

       Cependant, ce cercueil était vide, le moment n’étant pas venu de le voir occupé par celui auquel il était destiné.

       Terriens et Mîos, après les révélations d’A’Moon, avaient tenu un rapide conseil de guerre, qui n’était en somme que le complément de celui tenu à Paris-sur-Terre et qui avait décidé l’envoi d’une mission jusqu’à la cité inconnue de Maakeldar.

       Les Mîos n’avaient guère été surpris de voir débarquer les hommes de la Terre. Ils leur avaient fait le meilleur accueil.

       Maintenant, Zo’Akl demeurait chargé du contact avec les Terriens et tous ensemble, de prendre les mesures nécessaires à juguler l’orgueil démentiel du traître Kowi.

       On savait beaucoup de choses. Mais le principal renseignement manquait encore : on ne savait pas ce qu’était devenu le satellite artificiel clandestinement converti en laboratoire volant.

       Les Mîos usaient de tous leurs moyens. De gigantesques sonoradars plongeaient dans les gouffres de l’espace. Toutes les unités de la flotte de Maakeldar, évoluant dans les constellations les plus diverses, avaient ordre de repérer l’engin. Enfin, les globes bleus, les fameux cosmonefs susceptibles de désintégration et réintégration spontanées se plongeaient dans les immensités galactiques, s’effaçaient, reparaissaient, allaient, venaient, fouillaient partout.

       Zo’Akl estimait que, quelle que fût la raison de son arrachement à l’orbite tutélaire de Mîo, le satellite, même modifié par Kowi, ne pouvait être déjà très loin.

       Mais l’univers est vaste et un tel appareil, s’il marchait seulement à vitesse demi-luminique, pouvait avoir franchi de nombreux parsecs depuis son départ.

       Et les recherches demeuraient infructueuses, malgré tous les efforts des Mîos.

       Cependant, il avait été décidé qu’il fallait rejoindre Kowi et, ensuite, sauver les Nécronautes qu’il gardait captifs. Pour cela, Zo’Akl, qui avait reçu l’approbation de toute l’équipe scientifique de la Cité Magistrale, et aussi celle du docteur Stewe, avait songé que le mieux était d’emmener les corps des Nécronautes, afin d’agir sans retard dès qu’on serait à portée du monstre qui détenait leurs âmes.

       Pour ce faire, un astronef Mîo avait été frété, rapidement équipé, et, en raison de ses vastes dimensions, pourvu en son centre d’un laboratoire dans lequel, avec un maximum de précautions, on avait transporté l’équipement de tout ce qui constituait l’invention du docteur Dusaule, y compris les cercueils de cristal contenant les Nécronautes en mort sursitaire, et les colonnes de vie qui les maintenaient au-dessus de l’abîme.

       Zo’Akl dirigeait scientifiquement l’expédition. Mais, auprès de lui, Muscat, Stewe et Coqdor avaient pris place à bord du navire. Le brave Râx était naturellement du voyage.

       Muscat avait suggéré d’embarquer A’Moon. En bon policier, il estimait que, jusqu’à la capture de Kowi, sa fidèle amante pourrait leur être utile et il avait été donné satisfaction à cette idée.

       Bien entendu, la liaison télé-radio était permanente avec la planète Mîo, les vaisseaux croisant au lointain, et les cosmonefs bleus qui multipliaient les plongées spatiales.

       On avait quitté Maakeldar et le navire avançait un peu au hasard, à vitesse moyenne. Jusqu’alors, aucun renseignement utile n’avait été apporté.

       Mais Stewe travaillait et promettait à ses amis le réveil de Koo qui, espérait-il, enregistrerait de nouveau les mirages du temps et arriverait, soit à entrer en communication avec les Nécronautes, soit à situer directement l’engin où se trouvaient Kowi et Stella.

       Et à bord duquel existaient les appareils parasites qui avaient faussé le sens de l’expédition des Nécronautes.

       Coqdor tentait toujours de se mettre en transes, de capter la pensée errante de Frank Dusaule, voire d’Ammaïl la Perséenne, ou de quelqu’un des Nécronautes.

       En vain. Même en se branchant directement sur un des corps inertes, il ne saisissait aucun cliché, aucune vision.

       – Mon pouvoir cesse aux limites du monde, disait-il avec une certaine mélancolie. Je ne puis plonger dans l’au-delà… ni même aller jusqu’à son seuil où, semble-t-il, stagnent les Nécronautes.

       – Pourtant, observait Muscat, vous avez une première fois enregistré les messages de Dusaule. Nous n’avons pas rêvé…

       – Là, mon vieux, il y avait une raison. C’était Koo qui, grâce au génie de notre cher Stewe, établissait le contact. L’esprit de Frank Dusaule était si près, par son truchement, qu’il m’était aisé de le capter psychiquement à mon tour. Koo est une force. Souhaitons donc qu’il soit bientôt en état et nous obtiendrons de surprenants résultats.

       Ce vœu fut promptement réalisé. Quelques heures encore et Stewe, avec un éclair de triomphe dans ses yeux brillants, annonça que le robot-médium était à leur disposition.

       Ils ne tardèrent pas et, en compagnie de Zo’Akl, s’empressèrent de se rendre à la cabine qui servait d’atelier à Stewe et où il poursuivait ses travaux sur l’étrange androïde.

       – J’espère, susurra Muscat, qu’il ne va pas encore éclater au moment de révélations importantes…

       – J’ai pallié cette carence, assura le physicien. Je pense que, cette fois, il tiendra, même sous l’impulsion d’un esprit désincarné.

       Les quatre hommes (et l’inévitable pstôr) prirent place auprès de Koo.

       On avait fait la pénombre dans la cabine. Rien ne leur parvenait, sinon le ronron lointain des réacteurs de l’astronef Mîo.

       Coqdor, les yeux clos, les sens en éveil, se tenait prêt, lui aussi.

       Il espérait bien glaner quelques renseignements fournis par les Nécronautes, en cas de défaillance mécanique. Mais il ne l’avait pas précisé à Stewe, pour ne pas l’offenser, trouvant que Muscat le harcelait déjà bien assez comme cela.

       La première expérience recommença. Ce fut long, et exigea beaucoup de patience.

       Enfin, Râx ressentit le premier l’approche d’une présence insolite et son poil se hérissa. Il siffla douloureusement. Coqdor, gardant les yeux clos, lui posa la main sur la tête pour le faire taire, mais il sentait son animal familier qui tremblait.

       Koo, lui, s’agitait également. C’était hallucinant. L’homme de métal, visité par une pensée humaine ou extra-humaine, comme c’était le cas, adoptait, grâce au prodigieux mimétisme dont il était capable en raison de l’hypersensibilité de ses générateurs, une attitude qui n’était plus celle d’un robot.

       Il frémissait, il tressautait. Pour un peu, on eût cru le voir transpirer.

       Coqdor, lui aussi, subissait l’emprise proche. Et soudain, il murmura :

       – Une femme…

       – Une femme approche ?

       – Oui. Oh ! je la reconnais… C’est Ammaïl.

       Cette fois, c’était la fille de Persée. Elle venait à l’appel robotique, imaginant sans doute qu’elle pourrait se faire mieux entendre que lorsqu’elle s’était adressée à un homme de la Terre, le pauvre Jean-Jacques Castel, qui avait fini par être interné à cause d’elle.

       Coqdor estimait que les trois patients du professeur Fougerin, d’ailleurs, étaient de ces médiums qui s’ignorent, mais qui ne savent pas contrôler leur pouvoir. Sans doute les Nécronautes tentaient-ils le contact avec bien d’autres humains, sans résultat tangible, de planète en planète, de constellation en constellation.

       Lui-même ne parvenait pas à les joindre. Aussi admirait-il la science de Stewe. Koo semblait parfaitement au point et, en un temps estimable, arrivait à établir la jonction.

       Il pensait à tout cela tandis que l’image de la Perséenne s’établissait en lui. Il la reconnaissait parfaitement, déjà familiarisé avec la vision de son corps, qui reposait, vêtue du doux oxiiz d’araignée, à l’intérieur de son cercueil de cristal.

       – Ammaïl… prononça-t-il, je vous écoute.

       Et, tout naturellement, Ammaïl s’intégra à Koo le robot. Le dialogue s’établit, entre Coqdor, qui « voyait » littéralement la Perséenne à la place de Koo, et la Nécronaute à qui le mécanisme du robot donnait une incroyable facilité d’expression :

       – Homme vivant… amis du cosmos… venez à mon secours…

       – Vous souffrez ?

       – Au-delà de ce que je saurais exprimer.

       – Parlez-moi de ce que vous ressentez.

       – L’angoisse éternelle. Le désir d’aller plus avant, vers une clarté que je ne puis atteindre. Le regret d’une vie que je n’ai pas su remplir. Le remords de tout ce que j’ai pu faire de mal, dans ma vie planétaire.

       – Ne croyez-vous pas que la délivrance est possible ?

       – Je le crois. Si je pouvais poursuivre librement ma route…

       Là, dans le micro qui servait de larynx à Koo, la voix se brisa.

       – Ne le pouvez-vous vraiment pas ?

       – Non. Je suis enfermée. On me retient. On me refuse de revenir vers mon corps, comme de m’élancer vers cette lumière que je désespère d’atteindre. Et je sens qu’on m’attire, qu’on m’appelle…

       Là, le robot frémit de telle façon que Zo’Akl et les Terriens purent penser qu’il était sur le point d’exploser à nouveau.

       Il n’en fut rien. Stewe avait bien réglé sa machine.

       – Qui vous appelle, Ammaïl ? demandait Coqdor.

       – Kowi. Kowi le Mîo. Kowi le traître…

       – Où est Kowi ?

       Muscat, Stewe et Zo’Akl retenaient leur souffle. Râx haletait, dans la pénombre de la cabine.

       – Kowi est à bord d’un satellite artificiel qui tournait autour de la planète Mîo, lorsque j’y suis venue et que je me suis offerte pour faire partie de l’équipe des Nécronautes.

       – Nous nous égarons, ronchonna Muscat entre ses dents. Décidément, même dans l’au-delà, les femmes ont le génie de parler pour ne rien dire, et répéter ce qu’on sait déjà.

       Stewe lui envoya une bourrade pour le faire taire.

       Coqdor posait la question précise :

       – Dites-nous, Ammaïl, où est ce satellite, et nous irons vous délivrer.

       – Je ne suis pas sur le satellite.

       – Qu’importe, il nous est indispensable de rejoindre Kowi.

       – Je veux rentrer dans mon corps. Et ce n’est pas Kowi qui le détient.

       Je sais que, charnellement, je suis ici, sur cet astronef.

       – Oui, Ammaïl, dit doucement le chevalier de la Terre. Mais c’est tout de même Kowi qui maintient votre esprit en laisse, et vous interdit le retour dans votre organisme. Précisez donc la position du satellite.

       Ils attendirent un instant. Peut-être l’esprit d’Ammaïl était-il incapable de donner le renseignement demandé.

       Enfin, Koo-Ammaïl parla.

       Muscat prenait fébrilement des notes, chuchotant dans un micro qu’il portait en bague, répétant au fur et à mesure les paroles du robot médiumnique.

       « … Près d’une étoile double… Très loin… Constellation du Verseau… »

       On respira. C’était — relativement — dans la même région céleste.

       Mais Ammaïl donnait d’autres précisions. Koo commençait d’ailleurs à chauffer et Stewe donna des signes d’inquiétude. Il ne tenait tout de même pas à risquer un nouvel accident.

       Coqdor remercia la Nécronaute, lui promit une délivrance rapide.

       – Hâtez-vous… je souffre…

       Ce furent les dernières paroles qu’ils entendirent.

       Stewe coupa le contact. Koo cessa d’être en transes mécaniques, la lumière revint dans la cabine.

       Coqdor suait à grosses gouttes et demeurait encore fébrile, sous les caresses de Râx, lequel savait qu’il ne devait jamais troubler son maître en période de voyance, mais se hâtait de lui manifester sa brutale tendresse dès qu’il recommençait à parler normalement.

       – Les coordonnées sont-elles suffisantes ?

       – Je le pense, dit Zo’Akl. Une étoile double, voilà le plus précieux des renseignements. Je ne connais que deux cas semblables dans ce qui constitue notre monde du Verseau (comme vous dites, vous, les Terriens). Je me mets immédiatement en relation avec le commandant du bord, et instructions seront données aux globes bleus pour que la recherche du satellite vagabond soit poursuivie dans ces régions.

       Le savant Mîo, fébrile, quitta les Terriens et se hâta de faire le nécessaire. La direction de l’astronef de mission fut modifiée, et les trois Terriens firent le point de cette dernière expérience.

       – Il est fort, le gars, le Kowi, admit Stewe. Même au seuil de l’au-delà, il tient les esprits désincarnés. Et il les tient bien.

       – Et, de plus, il cherche à les amener jusqu’à lui, jusqu’à son labo. Pour y poursuivre ses damnés essais de réincarnation hétérodoxe. Que tous les diables du cosmos le patafiolent, gronda Robin Muscat.

       – Vous aussi, Stewe, vous êtes un grand savant, dit doucement le chevalier. Et, de surcroît, vous avez conçu Koo de votre propre chef. Il ne faut pas oublier que Kowi n’est qu’un parasite, et que son invention, si extraordinaire soit-elle, n’est que le corollaire de celle de notre coplanétriote Frank Dusaule, qui a réussi le principal.

       – Il est vrai que ce qu’il a trouvé est formidable. Mais nul n’est prophète en sa planète, fit le policier, riant amèrement. Si Dusaule avait pu réaliser son invention sur Terre, et non sur Mîo, il aurait pu réussir.

       – Pas sûr… Zo’Akl et ses amis de la Cité Magistrale ont encore perfectionné le système… Et puis, sur Terre comme sur Mîo, et ailleurs, il y a d’autres Kowi, des jaloux, des déments.

       – C’est vrai. Il joue au démiurge. Oh ! il n’est pas le premier qui ait ainsi l’intention de recréer de la vie. Mais lui va trop loin. Fourrer des âmes dans des corps qui ne leur sont pas destinés, il exagère…

       Coqdor, après ce dialogue avec l’au-delà, se sentait un peu las et demanda la permission à ses amis de les quitter pour se reposer une heure ou deux.

       Mais, alors qu’on se réunissait pour dîner au carré des officiers, avec le commandant qui annonçait que la recherche du satellite fou se poursuivait de façon serrée, Coqdor déclara qu’il était temps pour lui de tenter l’expérience.

       – Ainsi, vous voulez passer dans l’au-delà ? demanda Stewe.

       – C’est mon intention. C’est pour cela que j’ai sollicité des autorités de la Cité Magistrale l’embarquement d’un neuvième cercueil, vide celui-là.

       – Dommage qu’il n’y en ait pas eu un dixième disponible, grommela Robin Muscat. ,

       – Vous vouliez poursuivre votre enquête au-delà de la mort ?

       – Vous voulez bien y aller, vous ? Le policier, en la circonstance, c’est vous ou c’est moi ?

       – Les voilà qui recommencent, ricana Stewe.

       Zo’Akl regardait curieusement les Terriens. Le sens de l’humour échappait un peu aux Mîos et il ne savait jamais si les trois coplanétriotes étaient sérieux ou s’ils plaisantaient, quand ils se chamaillaient.

       – Je crois que c’est mon rôle, dit Coqdor. J’ai tout de même quelque habitude de sortir un peu de moi-même, n’est-il pas vrai ? Vous, Muscat, ne devez-vous pas demeurer incarné, ne serait-ce que pour passer les menottes électroniques au sieur Kowi, quand vous l’aurez arrêté ?

       Une heure plus tard, Coqdor, enveloppé douillettement d’oxiiz, reposait dans un cercueil de cristal. Zo’Akl en personne dirigeait l’opération de départ du neuvième Nécronaute.

       Le supérieur des Arcanes de la science de Mîo était anxieux.

       Il connaissait le fonctionnement des appareils mais regrettait, pour la mise au point, de n’avoir plus la collaboration de Stella Dusaule.

       Et puis, comme ses compagnons, il avait peur.

       Kowi, grâce à son action diabolique, n’enchaînerait-il pas l’âme de Coqdor, comme les autres ?

       Il ignorait ce neuvième essai, en tout cas. Coqdor, lui, avait été serein jusqu’au bout et avait fermé les yeux en confiant Râx à Muscat.

       Stewe se tenait en permanence auprès de Koo. Le robot-médium serait le meilleur messager de Coqdor, qui pourrait parler de l’au-delà.

       Du moins, l’espérait-on.

       Le cercueil de cristal se referma. Le professeur Zo’Akl prit place en personne au tableau de commandes. La colonne de vie se mit en marche et commença à prendre le relais du fonctionnement physiologique du corps du chevalier de la Terre.

       Le compte à rebours commença.

       … Neuf… huit… sept…

      À six, le cadran indiqua le point précis de la séparation de l’âme et du corps. Zo’Akl « tua » Coqdor, dont l’âme s’envola vers l’infini…

      

      

      

        

 

CHAPITRE VI

        

 

       Trois sentiments se partagent l’âme de celui qui va entrer dans le domaine de la mort.

       Du moins de celui qui a toujours admis que la vie ne se terminerait pas avec sa décomposition biologique, et trouverait son sens dans les sentiers de l’éternité.

       Ces trois sentiments, Bruno Coqdor les concevait comme n’importe quel humain conscient, non miné par la maladie, non surpris par l’accident.

       Angoisse… Quel homme oserait prétendre qu’il n’est pas saisi d’une épouvante certaine alors qu’il va franchir le dernier seuil ?

       Espoir… Tous les croyants (et il était du nombre) connaissent, au milieu de leur crainte, un sentiment mystérieux, qui approche peut-être pour certains des plus subtiles délices, l’espérance. Une espérance sans tache, et non mutilée comme celle des malheureux humains auxquels il reste encore, malgré de bons moments, une longue route à parcourir avant l’heure du repos.

       Enfin, curiosité. Tout esprit un peu éveillé, même s’il nie le Maître du cosmos, même s’il se refuse à se prendre pour autre chose qu’un accident dans le grand mouvement cosmique, doit éprouver le désir de savoir, jusqu’au bout, comment cela se passe, avant de disparaître à jamais dans les puits hypothétiques d’un néant d’autant plus inexprimable qu’il n’est conçu que dans un esprit qui « est », par définition.

       Coqdor faisait son devoir, en se livrant à son tour à la grande expérience des Nécronautes.

       Il était l’auxiliaire, l’ami, de Robin Muscat. Mais, en raison de ses exceptionnelles facultés, il lui semblait tout naturel de lui offrir ainsi son concours et d’aller au secours des malheureux engagés de façon dangereuse dans les domaines interdits de l’intervie.

       Pourtant, au-delà du sentiment de la mission à accomplir, le chevalier de la Terre reconnaissait qu’il y avait pour lui une certaine volupté à tenter ce voyage impossible. C’était en quelque sorte un prélude à la mort, une répétition générale de ce qui se passerait le jour où il devrait quitter définitivement son enveloppe charnelle.

       Au cours de ses aventures de soldat et de médium, qui avait tant lutté, à travers les planètes, pour la sauvegarde de l’humanité sans cesse en péril depuis que son audace lui faisait affronter sans cesse des entités plus redoutables les unes que les autres, il avait frôlé la mort à plusieurs reprises.

       En outre, il lui avait été donné de connaître l’étrange sensation de n’avoir plus de corps.

       Tout d’abord lorsque, dans l’affaire du chronon captif, projeté hors du temps, il avait connu un passage de non-vie ([1]).

       Ensuite, alors que, combattant les êtres bidimensionnels, il avait adopté provisoirement leur nature pour mieux parvenir à les vaincre ([2]).

       Pourtant, ces expériences, ce n’était pas la mort. Maintenant, convaincu du génie de Frank Dusaule, conscient de la désincarnation des Nécronautes, il savait que, à son tour, il allait sombrer dans l’antre ténébreux qui accueille les esprits avant les instants ineffables rêvés par les poètes, admis par les philosophes.

       C’était risqué, hautement risqué. Mais Coqdor avait confiance. Il ne pensait pas commettre ainsi un sacrilège. La pureté de ses intentions rachetait, lui semblait-il, ce qu’il y avait d’audacieux à se lancer ainsi hors de son corps, en un temps qui n’était pas celui marqué par la Providence.

       Des gens étaient en péril. Il allait à leur secours, c’était tout simple.

       Mais le chevalier y trouvait mystérieusement son compte.

       Délicatement gainé d’oxiiz, son organisme lavé, drainé, purifié, le mettant en état de quasi-béatitude, il avait emporté la suprême vision de son ami Muscat tenant Râx par la peau du cou, le pstôr sifflant de désespoir en voyant son maître devenir inerte dans le cercueil de cristal.

       Il souriait. Il gardait sa confiance absolue au Créateur de toutes choses et pensait que Celui-ci le protégerait, même dans l’expédition métaphysique qui avait, d’ailleurs, si mal réussi aux premiers Nécronautes.

       Tout de suite, il connut une de ces périodes semblables à celles qui accompagnent l’homme qui va sombrer dans le sommeil, ou revenir à la conscience. Une sorte d’aurore crépusculaire, de ponant teinté des premières lueurs de l’aube, où la durée, si pénible à l’homme, est abolie.

      Puis ce fut la paix. Malheureusement, cela se borna à un passage et Coqdor, Coqdor-âme flottant déjà hors du laboratoire-astronef, dégagé des vicissitudes corporelles, connut un bref retour sur sa vie humaine, qui lui laissa une certaine amertume.

       Si des images heureuses passèrent en lui, il revit trop de choses blâmables. Si bien que non seulement le regret, mais le remords, s’infiltrèrent en ce qui était l’être non biologique qu’il était devenu.

       Coqdor commençait à ne plus analyser, à ressentir seulement. Il se savait en instance de jugement.

       Il montait.

       Il s’élevait, lui semblait-il. Il planait déjà au-dessus de ce qui est construit, édifié, contexte, créé en un mot, de ce monde où le minéral est roi, matériau inerte en soi animé par le prodigieux mouvement atomique qui lui donne les formes animales et végétales.

       Coqdor était retranché de cela. Il montait.

       Mais il n’était pas heureux.

       Non seulement en raison de son état propre, de l’anxiété qui envahit celui qui va affronter le Juge, mais aussi parce que des effluves inconnus qui lui étaient étrangers, des remugles d’angoisses humaines lui parvenaient à travers les arcanes de l’ailleurs.

       Coqdor avait l’impression de s’élever toujours, sans comprendre encore qui l’appelait, ni comment il progressait, mais c’était comme s’il se fût trouvé au centre d’une colonne, d’un tunnel ascensionnel, alors que, autour de ce tunnel, des spirales d’entités tournoyaient, le harcelant de leurs muets gémissements, de leurs silencieuses épouvantes.

       D’autres que lui étaient là. Ils souffraient. Et le chevalier Coqdor, égal à lui-même, mieux que cela : totalement réalisé en ce qu’il y avait de meilleur en lui, se mit à penser à ces êtres torturés.

       Ce fut le premier contact. Mais l’élévation de l’âme de Coqdor n’en continua pas moins.

       L’omniscience des désincarnés lui apportait la communion absolue, le partage des sensations d’autrui. Et, petit à petit, de cette horde misérable, des points brillants se détachèrent, passèrent près de lui tels des météores fulgurants.

       Il montait encore, mais commençait à éprouver le désir de ralentir cette énigmatique ascension.

       Même si, là-haut, l’attendait la béatitude, avait-il le droit d’y goûter librement alors que tant de ses semblables, de ses frères d’éternité, connaissaient d’aussi terribles tourments ?

       Et puis, il entrevit, lui aussi, l’aurore.

       Il ne la vit pas, parce qu’il n’avait plus ses yeux de chair. Il la conçut, ce qui est plus total. Il sut que cela préludait à une lumière incréée, en laquelle se résorberaient tous ses problèmes d’homme qui, hors de la chair, s’agglutinaient encore à son moi libéré.

       Coqdor souhaitait jusqu’au procès qu’on allait lui faire, jusqu’à la férule qui tomberait sur lui, jusqu’aux souffrances du châtiment de ses fautes, parce que tout cela serait vrai, juste, exact, débarrassé à jamais des erreurs, des hypocrisies, des carences de tout jugement humain.

       Mais il y avait les autres. Il pensait aussi aux autres. Il ne voulait pas connaître de telles voluptés alors que « les autres » stagnaient dans de désespérantes abysses.

       C’est ainsi qu’il eut conscience de tous ces êtres hors chair qui se débattaient sur le seuil, comme encore enchaînés mystérieusement à un état dont ils n’avaient pas su se dégager et que, dans les foules de sombres étoiles qui hantaient l’intervie, il situa tour à tour les huit Nécronautes.

       La sympathie si connue des humains créés, qui agit indépendamment de toute réaction organique, l’amena plus près d’une entité qui avait habité un corps féminin.

       C’était celle qu’on avait appelée Yooi Ag’da, une femme Mîo, la seule de son sexe avec la Perséenne Ammaïl à participer à l’expédition nécronaute.

       Là, le dialogue était inutile et n’existait même pas comme entre un désincarné et une créature de chair.

       La rencontre était absolue et Coqdor sut les souffrances endurées par Ag’da depuis le départ de la Cité Magistrale, l’émerveillement un peu angoissé des premiers moments dans l’intervie, enfin le drame, le blocage inattendu, la révélation atroce des forfaits de Kowi.

       Enchaînée comme les autres, Ag’da, elle aussi, avait tenté d’entrer en rapport avec les humains.

       Elle avait hanté les cerveaux de plusieurs hommes, dans les planètes de Bételgeuse et de Rigel. Sans résultat. La faible propension médiumnique des uns, l’ignorance totale des autres, l’avaient désespérée.

       Elle souffrait. Elle haïssait le docteur Dusaule, promoteur de cette folle entreprise, et aussi le misérable Kowi et sa complice, la perfide A’Moon, responsable de ce tourment sans fin.

       Ag’da avait réalisé le filet d’ondes méta, prestigieuse invention de Kowi, qu’il avait branché sur les appareils de Dusaule pour pouvoir retenir les âmes à son gré.

       Coqdor apprit tout cela parce que la Mîo Ag’da l’avait reconnu, et qu’elle lui était familière, bien qu’ils ne se fussent jamais rencontrés dans le cosmos créé. Ils n’étaient que des êtres coengendrés, de ceux que l’éternité ne saurait disjoindre.

       Coqdor connut alors qu’il avait perdu l’aurore.

       Il ne l’apercevait plus. Il était torturé parce qu’il s’en éloignait.

       Pourtant, il le faisait de son plein gré. Il ne pensait plus à lui-même, mais à Ag’da la Mîo, Ag’da qui n’était plus qu’une pauvre âme déchirée, attelée grossièrement sur le seuil éternel.

       Et Coqdor recommença à lutter, non pour son propre compte, mais pour une âme à la fois connue et inconnue, qu’il aimait de tout lui-même, comme il aimait universellement.

       Le choc éprouvé par Coqdor-âme le rejeta vers les réalités. L’enchaînement des ondes méta, supporté par les huit Nécronautes initiaux, Coqdor se l’imposa. Il refusa l’élévation vers la clarté encore lointaine, il se sacrifia, il retourna vers les servitudes cosmiques.

       Et il commença, dans l’intervie, à essayer de comprendre ce qui se passait dans la vie des galaxies.

       C’est ainsi qu’Ag’da devint son guide, qu’il connut aussi Frank Dusaule, Ammaïl, et les Nécronautes de Mîo et de Persée.

       Et qu’il eut une vision très nette du satellite dévié de son orbite que Kowi et ses comparses, utilisant de leur mieux l’accident survenu après le geste désespéré de Stella, avaient fait dériver, à vitesse quasi luminique, si loin de Mîo, jusqu’à l’étoile double du Verseau.

       Il vit Stella, Kowi, tous les membres de l’organisation démente, et surtout, il découvrit avec horreur les monstruosités avec lesquelles Kowi osait prétendre s’égaler au maître du cosmos, en fabriquant de la vie.

       Il sut l’horreur des Nécronautes, qui se sentaient entraînés, petit à petit, par le moyen des ondes méta, lesquelles formaient un véritable filet géant, à l’échelon du cosmos, et les guidait vers le labo volant.

       Kowi, admit Coqdor-âme, était en lui-même un grand savant, bien qu’il se fût impudemment servi des inventions de Frank Dusaule, et aussi des perfectionnements qui leur avaient été apportés par Zo’Akl et ses collaborateurs.

       Le réseau émanait d’un engin existant à bord du satellite. Il émettait des ondes sphéro-concentriques, ce qui n’avait rien d’exceptionnel, mais ces forces invisibles étaient multiples à partir du même point de départ.

       Ainsi, la sphère géante, à l’échelon cosmique, avait toujours son point nadir au sommet de l’émetteur, mais le point zénith était légion, et se trouvait à la fois en tous les points de la frontière du cosmos.

       Ce qui formait une myriade de sphères, susceptibles d’enserrer les âmes des Nécronautes, sur lesquelles les ondes méta avaient été branchées dès le moment où la fausse Stella, depuis la cabine majeure de la Cité Magistrale, avait littéralement « tué » son époux et les sept autres Nécronautes.

       Kowi les tenait donc en laisse, mais il éprouvait une certaine résistance dans l’accomplissement de ses desseins. Les Nécronautes, non totalement jetés dans la mort, et partant moins purement instinctifs que les malheureux errants sur le grand seuil, refusaient avec désespoir le sort que Kowi leur réservait.

       Coqdor sut tout cela. Il partageait en quelque sorte le sort des huit captifs de l’intervie, à cette différence près que, son départ pour l’au-delà ayant été effectué en un autre temps, Kowi n’avait pu agir sur lui.

       D’ailleurs, le neuvième cercueil, mis en action par Zo’Akl sur la demande de Coqdor et des Terriens, était un appareil de suppléance, non prévu au programme initial. Les ondes méta n’y étaient donc pas parasitairement branchées.

       Coqdor-entité s’incorpora au satellite devenu astronef. Il le connut en entier, sut ce que pensaient ses passagers, s’apitoya sur le sort de Stella et découvrit l’immense orgueil qui était la clé de l’âme sombre de Kowi.

       Puis, avant de tenter de rejoindre l’expédition des Mîos et des Terriens, il s’évertua à consoler les Nécronautes, à promettre à Ag’da et à ses malheureux compagnons une proche délivrance, par l’action des cosmonautes qui traquaient les pirates de l’au-delà.

       Les révélations d’Ammaïl avaient été précieuses et, déjà, la flotte de Maakeldar fouillait les espaces immenses. Bientôt, Kowi et ses comparses seraient mis hors d’état de nuire, dans un monde et dans l’autre.

       C’est alors que le chevalier, ou ce qui correspondait à l’esprit de Bruno Coqdor, connut une angoisse épouvantable.

       Il concevait que les huit Nécronautes, malgré leur résistance désespérée, captifs du filet que Kowi resserrait à volonté, étaient attirés dangereusement vers son laboratoire, où se préparait une tentative horrifique.

       Kowi voulait animer de la chair, avec ces âmes encore utilisables, parce que n’étant pas absolument dans l’au-delà, mais en suspens dans l’intervie.

       Or si les Nécronautes, unanimement, avaient conscience de l’épouvantable forfait que cela constituait, d’autres, tant d’autres, les malheureux rencontrés tour à tour par Frank Dusaule, par les Nécronautes, par Coqdor, étaient eux aussi avertis de l’essai de Kowi.

       Ce que les Nécronautes refusaient, oscillant entre le désir du retour à leur corps humain ou la montée vers l’aurore, ceux qui n’avaient plus de corps pour les accueillir, ceux qui n’avaient pas osé, pour de hautes raisons morales, s’élever vers la sublime clarté, trouvaient là un exutoire inattendu à leur abominable condition.

       Ils se ruaient, en hordes monstrueuses, vers le point nadir des ondes méta, correspondant à un appareil placé dans l’engin qui emmenait Kowi et Stella, et les collaborateurs du pseudo-démiurge.

       Leur vol hideux, leur immense pensée d’horreur, le conglomérat d’abomination de leurs personnalités maudites tentait un retour vers la vie organique, sans savoir, sans chercher, comme un torrent d’enfer qui se fraye un chemin en dévastant tout sur son passage.

       Et Coqdor sut cela.

       Et qu’il allait se passer une chose contre nature, un défi à la volonté divine, un blasphème en action comme le monde n’en avait encore jamais connu.

       Il chercha le contact avec ses amis humains.

 

*

       Râx, sifflant et pleurant, battant l’air de ses ailes de chauve-souris, vint harceler Robin Muscat, le traîna, presque de force, près du robot-Koo.

      Ce dernier, croyait-on, était au repos. Or, sans avoir été branché par Stewe, il fonctionnait, tout seul, à un rythme infernal.

       Et, quand Robin Muscat, effaré, se trouva devant l’homme de métal, celui-ci lui hurla, avec la voix lointaine du chevalier Coqdor :

       – Trouvez le vaisseau de Kowi ! Ne perdez pas de temps ! Détruisez-le ! Ou les morts vont se révolter et envahir le monde…

      

      

      

        

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TROISIÈME PARTIE

 

 

 

 

LES DÉMIURGES